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"J'y ai retrouvé la même bureaucratie omniprésente et omnipotente .... l'uniformisation ... l'irrespect pour l'individu et sa vie privée" (Mylan Kundera, 1993)


Dix Quiproquos Psy


  • 1) Les multiples séparations : Tout au long de son histoire, la psychiatrie a connu des séparations conceptuelles qui ont parfois été de véritables révolutions ou régressions socio-culturelles, parfois des abandons :

    - La séparation des criminels et des malades mentaux (Pinel libère des chaînes les aliénés de Bicêtre, 1793) marque le début des recherches cliniques sur les maladies mentales.
    - La séparation des hôpitaux et des asiles pour aliénés (1838, lois de l'internement)
    - La séparation entre les psychoses et les névroses (Emil Kraepelin, 1889)
    - La séparation des déficients et des enfants scolarisables (Binet et Simon, le test du Q.I., 1902).
    - La séparation du conscient et du subconscient (Pierre Janet, L'automatisme psychologique, 1903)
    - Le décès de 40 000 malades mentaux de faim et de froid pendant Vichy de 1939 à 1945,
    - La séparation des maladies infectieuses et des maladies mentales (la pénicilline dans la paralysie générale, 1945)
    - La séparation de l'alcoologie et de la psychiatrie (1954)
    - La séparation de la neurologie et de la psychiatrie (1968)
    - La séparation de la psychiatrie et de la pédopsychiatrie (1970, création des intersecteurs enfants),
    - La disparition en 1973 de l'homosexualité qui n'est plus considérée comme un trouble mental mais comme une variante de la sexualité normale,
    - La suppression de 50 000 lits de psychiatrie progressivement de 1980 à 2010, avec parallèlement une augmentation égale des malades mentaux en prison.

    Malgré ces événements, les limites de la psychiatrie restent fragiles, consensuelles, et, toujours à restaurer...
    Paradoxalement, la pédopsychiatrie souffre de l'uniformisation scientiste des nosographies "internationales" car la clinique des pathologies mentales n'est pas uniforme, elle est vivante et animée par les courants de pensées éclairées de notre histoire de France. Elle est aussi doublement subjective dans le patient qui la vit et dans le pedopsy qui l'appréhende. Elle l'est plus encore que dans la psychiatrie adulte car il n'y a pas d'égalité de discernement entre l'adulte qui observe et l'enfant qui se confie. Par ailleurs et ici pour toute la psychiatrie, aucun instrument de mesure externe ne permet de mesurer l'intensité et la spécifité de son plus petit dénominateur commun et quasi-permanent dans toutes les pathologies, l'angoisse. Par dessus tout, nous craignons l'uniformisation sans conscience des modes de pensées, d'approches, et de soins au patient.

  • 2) Les mots utilisés en psychiatrie sont souvent devenus par leur usage banalisé des maux, et notre langage un vivier à quiproquo. : Ainsi, hystérique, paranoiaque, psychoses, psychotiques, alcooliques (et que dire des perversions) sont presque devenus des insultes et sont certainement dans notre XXI ème siècle "politiquement incorrects". L'accès au psychiatre est recommandé et banalisé par le politique actuel qui fait allègrement croître l'injustice sociale et la souffrance psychique (cf. par exemple le suicide ou l'euthanasie passive des agriculteurs, alors qu'il suffirait d'affecter au prix européen du produit agricole un rapport multiplicatif égal au PIB du pays productif sur le PIB moyen européen ) et qui dans le même temps dénonce le langage psychiatrique comme sentant fortement le soufre (ndlr) Le politique met un numerus clausus tellement bas qu'il laisse 20% des postes médicaux hospitaliers en 2015 vacants. Alors dans ces conditions, faudrait-il faire appel à la désobéissance civique pour ne pas céder aux charmes des lobbys économiques. Annoncer prudemment un diagnostic psychiatrique exact et précis devient totalement ubuesque si on veut respecter le patient! Ces termes qui sont quasi bannis correspondent pourtant à des conceptions indispensables au diagnostic clinique positif et différentiel pointu. Par exemple, différencier certains autismes d'une schizophrénie infantile est tout simplement impossible sans utiliser des concepts structurels pour ne pas dire psychanalytiques.
    Psychose et psychotique ne sont pas superposables aux termes populaires de folie et fou. Par ailleurs, il existe dans la population générale française 1% de schizophrènes, tous sont psychotiques ou "porteurs de psychose" mais tous ne présentent pas aujourd'hui une décompensation psychotique. Il s'agirait plutôt de potentialités non systématiques de décompensation, de fragilité structurelle. Par ailleurs, il n'existe pas à ma connaissance de groupes de lobby chez les adultes schizophrènes qui réclament la suppression de l'emploi de ce terme. Faut-il employer le terme non médical et despécifié de "différents" pour qualifier les autistes afin de ne pas froisser les parents ? Quelles sont les preuves scientifiques que l'autisme également considéré comme un trouble neuro-développemental par les neurologues ne serait plus une psychose pour les psychiatres.
    Il serait évident comme se plaisent à le propager actuellement à corps et à cris la quasi-totalité des médias et des personnes anti-psychanalytiques que l'autisme ne fusse plus une psychose !

  • 3) Il existe une différence entre la causalité rationnelle et la probabilité statistique de ne pas se tromper : Il existe à ce niveau plusieurs quiproquo. Tout d'abord, si nous connaissons l'évolution d'une pathologie au niveau d'un échantillon de personnes, nous ne pouvons rien affirmer à un niveau individuel. Par exemple, certains fumeurs invétérés peuvent décéder sans le moindre cancer des poumons. De même, Il existe une différence radicale entre une hypothèse statistiquement significative et une certitude. Nous avons trop l'habitude de considérer que si l'événement B fait suite dans 60% des cas à l'événement A, A serait la cause de B. Encore faut-il le prouver par la recherche et la découverte d'au moins un mécanisme causal. Le DSM, livre américain, qui est le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux basé sur les statistiques et qui se dit a-théorique, semble donc avoir abandonner toute prétention de recherche sur les mécanismes à l'origine des troubles mentaux et pourtant son usage s'accompagne d'une franche augmentation des prescriptions chimiothérapeutiques ce qui accrédite une vision biologique non affirmée clairement ... Enfin, le verdict médical asséné sur un enfant risque de se voir autoréalisé au cours de son développement en raison des impacts déterminants qu'il donnera dans l'entourage du patient. On peut se rappeler des expériences passées sur des bilans psychométriques virtuels et des conséquences sur le devenir des enfants selon la qualité positive ou négative des différentes prédictions faites à leur suite. On peut alors comprendre la réticence des pédopsychiatres à dévoiler leurs hypothéses diagnostiques aux parents afin de ne pas reproduire une surdétermination péjorative et la nécessité d'un recul temporaire minimal de confirmation clinique...

  • 4) L'absence de retombée des découvertes scientifiques actuelles :
    Depuis environ une trentaine d'années, comme peut en témoigner le ralentissement puis même la régression de l'espérance de vie, aucune progression "significative" des connaissances des maladies mentales n'est survenue. Les modèles animaux de pharmacologie avec lesquels on étudie les nouveaux médicaments sont rigoureusement les mêmes. Les pathologies mentales ne diminuent pas, au contraire. Aucune progression sensible sur la compréhension de la pensée humaine et de ses troubles, aucun mode nouveau de connaissance de celle-ci. Certes, de belles images colorées (IRM fonctionnelles ou caméra à positons avec analyse de la consommation d'oxygène par les différentes zones cérébrales) permettant de savoir si un souvenir existe mais ne donnent pas d'éléments sur les circonstances fondamentales de ce souvenir. Différencier, par l'imagerie moderne, un souvenir anecdotique d'un souvenir capital est actuellement impossible. Il faut ajouter la quasi-absence coupable de la moindre recherche pharmacologique spécifique aux enfants et son corollaire médico-administratif : "l'obligation chez l'enfant du détournement d'usage des prescriptions" ...

  • 5) L'obligation de l'Autorisation de Mise sur le Marché ou AMM :
    Depuis une dizaine d'années, nous sommes gratifiés par l'existence d'une HAS (Haute Autorité de Santé) qui considère le médecin comme un niais puéril et lui adresse ses bonnes recommandations. Par exemple surprenant, la HAS s'inquiéte de la prescription d'aripiprazole et de rispéridone dans le cadre des troubles des conduites et du comportement chez l'enfant au pieux motif qu'"il n'y a pas d'autorisation de mise sur le marché" pour ces médicaments chez l'enfant. Peut-elle souhaite-telle que nous employions de plus anciens produits moins chers (thioridazinze, chlorpromazine, ... qui ont la fameuse AMM mais qui sont vraiment beaucoup moins bien supportés ?. Je citerais un livre parmi d'autres des éditions Vernazobres-Greco fait par Ivan Gasman (CHU Versailles) p.252 sur l'autisme "Les neuroleptiques à doses faibles peuvent améliorer certains troubles du comportement "(Haldol, Orap) ... "le facteur limitant reste l'apparition de dyskinésies tardives".ISBN 2-84136-212-4. Je conseillerais à l'HAS si c'est un problème financier de regarder ailleurs... Pourquoi ne pas se préoccuper de l'informatique hospitalière...
    Enfin, et, peu de médecins et de patients le savent :une prescription hors AMM ne permet plus d'avoir la couverture Sécu et oblige donc les parents à payer totalement les médicaments qui la compose et rend le médecin totalement responsable des éventuelles complications ...

  • 6) La Gabegie kafkaïenne de l'informatique hospitalière française :
    Depuis une dizaine d'années, chaque service des hôpitaux est pourvu d'une informatisation médicale hospitalière. Chaque hôpital ayant des logiciels médicaux différents et incompatibles de ceux des hopitaux voisins (bonjour la COM). L'ergonomie des logiciels à destination des patients est très médiocre. Ils sont dotés de qualités audio-visuelles insuffisantes ne permettant pas par exemple, les visio-conférences(ce qui réaliserait une sérieuse économie de frais de déplacements au lieu de nous obliger à courir de réunions en réunions et d'institutions en institutions ...).Ces logiciels sans reconnaissance vocale ne permettent pas non plus la dictée avec reconnaissance de la voix et oblige donc chaque professionnel de santé soit à devenir dactylo soit à risquer de souffrir de troubles musculo-squelettiques secondaire à l'usage immodéré du clavier (chaque acte de santé devant bien sûr être enregistré sous forme informatique)... Par ailleurs ces logiciels sont incapables de donner sans intervention spécifique (généralement des DIRM) pour chaque utilisateur des retours statistiques qui lui serait utile. Enfin l'obligation comptable qui leur est associée interdit de créer un dossier pour un sujet non reçu antérieurement ce qui entraîne des décalages entre leur réception postale (généralement plus précoce) et leur scanning éventuel (par exemple) mais surtout leur réelle prise en compte. De même, cette fois pour les patients connus, des renseignements capitaux ne peuvent y être rentrés sans qu'un acte (généralement de consultation/entretien) ne leur soit donné! Il serait grand temps que l'informatique hospitalière s'affranchisse de la pesée sélective et restrictive de la gestion administrative du personnel et de la finance. Pourquoi ne pas se préoccuper de façon nationale de cette informatique hospitalière. Il faudrait pour le moins créer un organisme central public (et non d'intérêt lucratif) chargé de développer, d'uniformiser (et de compatibiliser afin de faciliter les échanges de données), d'ergonomiser les logiciels médicaux à visée hospitalière et surtout d'assurer et de garantir durablement la sécurité des données médicales (ce qui n'est pas le cas actuel des sociétés privés). Aucun lieu de stockage protégé n'est prévu pour les vieux dossiers informatisés des logiciels anciens, les déchets informatiques n'étant pas administrés, qui errent donc on ne sait où et, un journal local, La "Voix du Nord" dans un entrefilet du 19/02/2016 titrait donc : Le "Couac : des dossiers médicaux publics sur le Web"...
    Dans le petit EPSM où je travaille, nous en sommes depuis 1995 déjà à notre quatrième logiciel de saisie des données (Arpège, Onyx, Lysias, Crossway, ...) sans que le dernier ne soit compatibile avec le précédent (inepties coûteuses dues à la carence organisationnelle de l'état, non ?). Bien sur, pendant leur utilisation active les personnels sont notoirement incités à remplir exhaustivement ces dossiers qui seront abandonnés quelques années plus tard sans lieu dédié...

  • 7) Le problème des limites entre l'éducatif et le thérapeutique :
    L'histoire contemporaine nous rappelle les conflits qui ont toujours existés entre la médecine et l'éducation des enfants, cf celle d'Edouard Seguin qui dut s'exhiler aux USA. La France a une tradition élitiste de formattage intellectuel (pour ne pas dire "d'inclusion") qui reproduit exactement la hiérarchie sociale du passé alors qu'il faudrait mettre en avant une méthode totalement inverse (type Seguin-Montessori non reconnue et non subventionnée) pour éviter de laisser 15 voire 20% des enfants d'une classe d'âge sur le bas-côté...
    Par ailleurs, l'éducation médicale à la santé est importante en matière de santé mentale mais il faut aussi parler de l'éducation "nationale française" et des autistes. Après les nombreuses publicités sur l'accueil normal des autistes dans les classes de l'éducation nationale, force est de constater que c'est plutôt la désinclusion scolaire qui prime. Parfois ce rejet se faisait vers une CLISS (classe d'intégration spécialisée pour déficients) et actuellement vers une ULIs (Unité locale d'inclusion scolaire - quelle terme inadéquat à l'égard des autistes) voire un IME ou un IMPRO (instituts médico-éducatif et institut médico-professionnel) même en l'absence de réelle déficience par défaut de moyens ... Cette situation nous contraint à conseiller les écoles et collèges belges plus accueillants et moins bornés qui peuvent pour des enfants en difficultés avoir des classes de moins de 10 élèves, un luxe que la France ne permet plus malgré le niveau du budget de l'éducation le plus élévé de tous ses budgets!

  • 8) Le problème de l'utilisation de certaines techniques d'efficacité redoutable :
    Je pense ici à l'ABA. Elle se présente néanmoins beaucoup plus éducative que thérapeutique. Alors, pourquoi ne pas la confier au ministère adhoc de l'éducation nationale et non au ministère de la santé qui se préoccupe des soins ? On pourrait, par exemple, former au comportementalisme les Auxilliaires de Vie (AVS, AVSI, AVSM) qui manque cruellement de formation et sont pourtant désignés par la MDPH pour être au plus près des autistes à l'école 10 à 20H/semaine ...

  • 9) Le problème de la reconnaissance du Handicap :
    Notre charmant pays de France vient de voir en 2016 le nombre des handicapés dépasser celui de nos chômeurs (respectivement 3,5 M et 3,6M). Toute pathologie plus ou moins durable et ayant des conséquences notables sur le fonctionnement individuel peut être reconnue par la maison départementale des personnes handicapées (voire par les centres régionaux type CRDTA CRTL CRA ...) il en est ainsi de la dyslexie, de la dyspraxie, de dysorthographie, et même de l'hypersensibilité aux ondes électro-magnétiques ... Le problème actuel est qu'il faille absolument être reconnu et estampillé officiellement MDPH pour obtenir un début d'aide correspondante (dont bien évidemment l'aide scolaire et financière voire l'accompagnement par AVSI) ce qui crée un effet de surenchère et ne permet plus le choix tacite et courageux. Pourtant chaque enfant et adolescent interrogé individuellement souhaite ne pas porter ce qualificatif d'handicapé psychique ou mental qui l'étouffe et le stigmatise comme une tunique de Nessius. Il existe pourtant une autre possibilité plus courageuse et insuffisamment utilisée, le PAP (projet d'aménagement pédagogique), Ce PAP devrait être plus concret, plus pratique, plus intensif et ne pas se limiter à cocher des croix sur un formulaire abscon. Ce PAP qui doit être régulièrement vérifié, devrait être également auto-adaptatif selon les résultats qu'il obtient. Il consiste principalement en la mise en place d'une pédagogie positive avec toutes les facilitations (photocopies, USB (mp3, mp4), textes à trous, ...) possibles et aisèment réalisables dans une école digne du XXI siècle et à destinée des enfants en difficultés avant que celles-ci ne deviennent aussi graves que des handicaps. Pourtant, plus de 10% des enfants arrivés en sixième ont échoués dans l'acquisition des trois apprentissages fondamentaux de l'école primaire. Faut-il tous les qualifier d'handicapés de l'éducation nationale ou faut-il plutôt revoir sérieusement nos pédagogies et les façons de les appliquer ?

  • 10) Le but de la psychiatrie :
    Il est de soulager la souffrance psychologique lorsqu'elle est pathologique. Cela nécessite au minimum une analyse clinique conséquente qui dépasse les simples check-lists. Par exemple, être triste lors d'un deuil est normal. Toute situation psychologique normale peut devenir pathologique soit par absence de motifs, soit par son intensité, soit par sa durée, soit par la survenue d'autres symptomes. Etre déprimé sans raison est toujours pathologique. Le but de la psychiatrie n'est pas de faire disparaître des comportements inadéquats ou de faire apparaître certains comportements appréciés ou "politiquement corrects" ni de gommer les symptomes d'un sujet. La psychiatrie avant tout humaniste cherche à aider le sujet souffrant en lui permettant de se connaitre mieux par la recherche et l'appropriation de la signification attachée à son symptome.

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page réalisée par pedopsy Patrice Duquenne
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